Immersion en culture Rainbow

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Le gros soleil rouge et ovale vient de tomber d’un coup derrière la montagne. Une épaisse couverture d’humidité enveloppe petit à petit la cabane de Prem, installée au coeur de la « rainforest ». De grosses goutes sont suspendues aux toiles d’araignée, les étoiles s’allument ardemment sur l’ensemble de l’arche céleste et la nature s’endort dans des jacassements et des trépignements à n’en plus finir. Il est 6 pm et nous allons bientôt partager le dîner vegan avec nos amis festivaliers de Prem’stock : curry de citrouille, sauces à bases de feuilles sucrées, de fruits à coque et d’agrumes, des galettes de lentilles, du lait de coco, des fruits tropicaux à profusion et des boulettes de chocolat bio, de saison et locales qu’une équipe a confectionné toute l’après midi. Jeff prend la parole pour remercier Prem, ce septuagénaire plus libre que la brise. Dans la tradition rainbow, il met à disposition sa ferme tropicale pendant plus de 10 jours à l’occasion de son festival annuel. Ce festival est gratuit, sans alcool, sans drogue, sans café et entièrement vegan (sans produit d’origine animal). Chacun est invité à amener avec lui fruits et légumes. Il explique combien ce rassemblement est important pour récolter des graines qui prendront place dans ce sol si généreux. Jeff remercie aussi toutes ces personnes bénévoles sans qui ce festival n’aurait jamais pu avoir lieu. Il demande une ovation pour l’équipe de cuisiniers : autogestion, progression personnelle et envie de partager avec le groupe. Il invite à une dégustation de durian, « the king of the fruits ». Ceux qui en ont déjà mangé comprendront ce qualificatif. Jeff est un de ces passeurs de graines, un rôle central de l’autonomie alimentaire pour ne pas se rendre dépendant des marchands. Il explique que le brevetage du vivant est tout de même curieux et que nous devrions prendre cette affaire au sérieux !

Difficile de définir le style vestimentaire à base de plumes, de pantalons larges, de gros bijoux : un mélange d’un genre gothique, psychédélique, baba cool, indiens, cosmonautes et certains sont nus comme des vers.

Tout ce petit monde cohabite sans se connaître et en cherchant à partager un même idéal. Il n’y a pas de chef, pas de programme, pas vraiment de règle et chacun apporte au groupe ses savoirs et ses compétences dans un joyeux bordel. On préfèrera s’appeler « Bro » ou « Sister » plutôt que de retenir les prénoms.

J’ai adoré aujourd’hui le slam didjiridou-percussions, le yoga-partner ou la séance de musique-chants-méditation (Reiki) hors du temps et de l’espace et qui en a fait pleurer plus d’un. Il faut dire que la cueillette de champignons bleus a bien aidé…

Bon mais revenons-en à nous moutons. Notre arrivée dans le « Tableland » se fait fin juin, par Mt GARNET, une petite ville perdue au milieu du bush avec sa pompe à essence, sa supérette, son terrain de criquet et son poste de police. L’ironie du voyage c’est que nous ne savons pas à ce moment que c’est un vrai village de passage et que nous allons y revenir quelques semaines plus tard poussés par le … destin vous dites ?

Le « Tableland » c’est comme ça que les australiens appellent ces hauts plateaux coiffant la chaine de montagne bordant toute la côte Est. C’est vrai que vu de l’espace cette longue chaine de montagne doit ressembler à un serpent. Le Tableland est un lieu arrosé où le climat ressemble plus à la Bretagne qu’au désert que nous traversions seulement 100 kilomètres auparavant. Les montagnes culminent à 1500 mètres ici et la plupart des hauts plateaux sont entre 600 et 1000 mètres d’altitude. Nous sommes frappés par ce changement de climat en quelques dizaines de kilomètres quand nous aurons roulé des milliers pour voir quelques légères évolutions depuis Darwin. Ce sont des prairies et des troupeaux de vaches laitières qui ont remplacé les arbustes secs et les kangourous. La côte est quant à elle recouverte de la « Rainforest », une magnifique forêt tropicale. Le parc national de Daintree est le plus emblématique. Elle contient 3 % des espèces australiennes de grenouilles, de reptiles et de marsupiaux, et 90 % des espèces de chauves-souris et de papillons d’Australie. 7 % des espèces d’oiseaux du pays peuvent être trouvées dans cette région. Il y a également plus de 12 000 espèces d’insectes dans la forêt tropicale. Toute cette diversité est contenue dans une zone qui représente 0,1 % de la surface de l’Australie. (Source Wikipédia). Et on peut vous assurer que cette diversité animale et végétale c’est une expérience. Elle a clairement dépassé notre imagination. On voit de ces tellement drôles de bêtes que c’est difficile de faire son touriste blasé. Virginie voulait voir des « Cassowaries », ces sortes de gros oiseaux dinosaures. Cet animal divinisé dans la culture aborigène a un cou à peau pendante comme un dindon mais coloré, de grandes pattes robustes comme une autruche, une corne aplatie sur le dessus de la tête lui donnant d’ailleurs un air pas très finaud et des poils rêches plus proches du balais que de la plume. Oui, animal divinisé parce qu’il mange de nombreuses graines et son estomac ne digère que la gangue de protection. Il fait donc sortir de ses déjections la rainforest. Nous l’avons pisté et flairé pendant plusieurs jours sans réussir à trouver même une trace. C’est sur une plage touristique sans chercher à lui serrer la patte que nous ferons connaissance : hé, mon morceau de pain, bon ok garde le !

Ce petit point climat nous semblait nécessaire pour comprendre pourquoi la communauté rainbow a posé son sac à dos ici. Pour y avoir vécu quelques semaines c’est un véritable petit paradis. Il y pousse tous les fruits tropicaux : bananes, cocotiers, cacao, café, papaye, goyave, fruit de la passion, ramboutan, Jack fruit, Custard apple, rollinia, les sapotes noires ou blanc, des corossols, durian, les melons, les citrons, pomelos, mandarines, oranges ou avocats. La région est plantée également de canne à sucre à perte de vue. Il y est donc possible de vivre ici dans cet idéal de liberté et d’autonomie à commencer par … l’autonomie alimentaire !

Nous voilà donc arrivés sur cette côte Est australienne. Ce sont des milliers de kilomètres en camion accumulés et il était probablement raisonnable de se faire porter ainsi pour pouvoir prendre le temps de se poser. C’est l’occasion d’un petit tour de vélo pour se dégourdir les patounes, devant le tandem, ça frétille ! Après une semaine de tourisme d’Atherton à Cape Tribulation en passant par Cairns, nous commençons le 1er juillet notre tournée des « workaways ». Nous passons quelques jours avec des particuliers dans un échange de bons procédés. Nous donnons 5 heures de travail journalier pour le gîte et le couvert. C’est aussi l’occasion de découvrir une activité, d’améliorer notre anglais et surtout de faire de belles rencontres. Notre première expérience se fera chez Zalan, un autre septuagénaire. Nous partagerons des cours de yoga en matinée et un mode de vie inédit. C’était une belle expérience. Nous sommes contents de la rencontre mais très déçus sur l’activité. Zalan, notre hôte, nous a initié à la « raw food », la cuisine crue, à raison de 2 repas par jour. C’est un Vegan convaincu qui a leadé le mouvement dans les années 80/90 en Australie. Son sanctuaire est absolument sans produit animal et il n’est pas question d’y faire rentrer même un bout de cuir ! Le midi ce sont fruits, sous toutes ses formes (glaces à tomber par terre, jus succulents, etc.) et le soir végétaux et fruits. On se régale !

Extrait de correspondance : « Aussi fou que ça puisse paraître, ce voyage culinaire en terrain inconnu devait nous faire de l’effet : et ça marche. Ce serait long à raconter mais nous avons découvert une toute approche à l’alimentation qui la transcende complètement et qui serait plus une philosophie de vie, une approche plus respectueuse de nous et de l’écosystème qui nous entoure. Pour nos esprits cartésiens, il est parfois difficile de suivre mais après un passage en Thaïlande, il nous manque la pierre « Indes » pour vraiment comprendre. Il prétend que la cuisine crue développe l’intuition et permet de mieux gérer ses sensations de faim. Elle permet aussi d’avoir le meilleur de chaque aliment et de ne pas en perdre dans le processus de transformation. La cuisine transformée (cuite notamment mais aussi avec du sel, du sucre, du poivre ou autres sauces) nous permet d’en avaler plus parce que notre corps est un peu trompé et ne ressent plus que la sensation de satiété. On prend du recul sur toute l’industrie agro-alimentaire et même sur toute la culture gastronomique, notamment française. Nous nous leurrons nous même dans nos choix culinaires. C’est juste incroyable d’étaler des fruits sur une table et de voir lequel tu as le plus envie : c’est celui qu’il te faut. Mais la vue ne suffit pas, il faut utiliser tous ses sens et ça, nous ne l’avons jamais appris ! On travaille en mangeant cru sur les notions de possession, de plaisir et surtout sur l’estime de soi. Incroyable ! »

C’est de rencontre en rencontre que nous sommes invités sur ce festival ou « Rainbow Gathering «  (Rassemblement Rainbow). C’est Lougaya, une française pétillante rencontrée sur un marché qui nous proposera de venir vivre avec elle cette expérience. Elle nous propose également un workshop pour se fabriquer des mocassins en cuir, plutôt sympa ! Nous échangerons sur nos projets de vie et elle nous partagera sa prise de conscience, sa décision de na pas finir ses études, de quitter la France et surtout la construction de sa communauté de vie dans la jungle indonésienne. C’est une démarche profondément alternative (avant gardiste ?). Elle nous inspire, du haut de ses 23 ans.

Les « rainbow gathering » sont ces rassemblements qui se déroulent tout autour du monde mais font légion en Australie. C’est vrai aussi que le peuple australien représente à merveille cette palette de couleurs de l’arc-en-ciel. Oui, si c’est à la couleur de peau qu’on peut penser en premier, on nous dira un jour que c’est le seul pays ou existent ensemble Jésus, bouddha, Mahomet, le Vodou, la Pacha Mama, les Serpents, Babylon et la carte bleue sans frais ! Ce multiculturalisme fait la richesse de ce « nouveau » pays. Nous trouvons qu’ils ont une ouverture spirituelle intéressante. Cette culture rainbow mixte et vivante a pour objectif la paix. Dans un pays ou les natifs ont été longtemps exterminés ou poussés dans des réserves c’est enfin un message porteur d’espoir.

Et c’est d’ailleurs par quelques petits pas en terres aborigènes que nous quitterons la région de Cairns. Nous avions rencontré Konrad, un natif polonais en Australie depuis plus de 15 ans avec qui nous nous étions liés d’amitié. Il nous avait parlé de cet « Energy Camp », à Mt GARNET. Alors même si ce fut un détour, nous ne regrettons pas d’avoir passé 2 soirées au coin du feu à écouter des histoires. Ces personnages nous inspirent et témoignent d’une culture ancestrale puissante, du mépris d’un colonisateur blanc sans limite, d’une profonde non-violence et d’une envie de fraternité. Nous avons autour du feu le premier champion d’Australie aborigène de boxe et aujourd’hui avocat, le descendant direct du dernier roi des 220 tributs aborigènes et une activiste aborigène de renom « Black Diamond ». C’est petit à petit que nous découvrons ces personnages si charismatiques et si discrets. Ce camp ouvert à tous a pour objectif une rencontre sociale autour du conte et du partage d’expérience. « Tant qu’il y a du feu, il y a de la parole… ». Le concept nous semble pertinent à souhait et nous nous sentons biens. La magie se met en place petit à petit. Nous comprenons l’inconcevable richesse d’une culture vieille de 10000 ans et qui n’a pas encore perdu le lien avec la nature. Amasser des noisettes sur un compte en banque ne les intéresse pas plus que passer des journées à travailler. Ils ont trop de respect pour la vie pour la gaspiller à ce genre d’activités. Ils replacent souvent l’Homme comme un simple habitant de cette Terre au même titre que les autres êtres vivants. Le mot « Magie » vient souvent à leur bouche pour exprimer des pouvoirs, ou tout simplement des savoirs issus de l’expérience et transmis dans la grande tradition des Chamans du Bush.

Au moment de partir, Damian nous remercie d’être passé et à la vue de nos nombreuses questions nous propose de rester avec lui quelques mois. « Vous devriez rester avec moi 6 mois, ce serait parfait pour faire une balade dans la Bush… »

Nous finissons notre passade dans le nord du Queensland par quelques jours à Etty Beach : barbecue, yoga sur la plage et promenade au clair de lune avec nos nouveaux amis rencontrés à Collaboration festival. C’est une nouvelle occasion pour nourrir notre façon de prendre la vie et aussi de quoi avoir à discuter sur la route. Initialement, nous avions prévu de passer une petite semaine dans la région. Après plus d’un mois, à sauter d’un festival à l’autre, de marchés en marchés, de rencontres en rencontres, à vivres de singulières expériences, nous repartons le cœur serré, laissant derrière nous des personnes précieuses.

Pourquoi nous faut-il partir déjà ? Et si on restait ici ? On the road again ? On continue ou on reste ici pour la vie … ? Chiche ?

 

Un commentaire

  1. Magnifique récit..!!!! si bien écrit !!! si bouleversant….. tellement intense intéressant passionnant !!! Mais Oui pourquoi ne pas rester au milieu de ces gens si singulièrement HUMAIN !!! Bon dieu quelle aventure quelle remise en perspective !!! Merci de nous faire appréhender le monde autrement que par notre mini lorgnette étroite et si restrictive je vous embrasse M E R C I !!!!

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